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Les nègres littéraires : écrivains de l’ombre

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Ils produisent, dans l’ombre, les travaux de personnalités connues, mais parfois aussi d’individus tout à fait lambda : les nègres littéraires constituent encore un sujet tabou touchant à la morale et l’éthique. Tentons d’aller au cœur de la polémique.

Ils ont plusieurs noms, mais une seule réalité : les nègres, appelés aussi nègres littéraires, écrivains fantômes ou parfois prêteurs de plume, sont des écrivains de l’ombre. Leur rôle est de rédiger un texte ou un livre pour quelqu’un qui s’en attribuera les éloges. Un nègre littéraire n’est pas reconnu aux yeux du public : il renonce à la gloire contre une somme d’argent. Si le phénomène a cours partout, il est surtout répandu aux Etats-Unis, où il tient moins lieu de sujet tabou qu’en France. Car en effet, le pays de l’Oncle Sam a un rapport à l’argent moins complexe et secret que l’Hexagone, ce qui explique pourquoi le fait de vendre son talent de plume y est moins choquant.

Origine du métier

Avant toute chose, concentrons-nous sur les origines des appellations de ce métier. Le mot « nègre » a été largement employé à partir du milieu du XVIIIe siècle, en raison de la traite des Noirs. Depuis quelques années, il est devenu politiquement incorrect, et on lui préfère l’expression « nègre littéraire ». Pour ce qui est de l’usage d’« écrivain fantôme », de plus en plus courant en France, il est issu de l’anglais « ghost writer ». Le film The Ghost Writer, sorti en 2010 et réalisé par Roman Polanski, met à l’honneur ce métier difficile, en s’inspirant de l’œuvre de Robert Harris : L’homme de l’ombre (The Ghost).

L’existence des nègres littéraires ne peut être datée, et sans doute ont-ils toujours fait partie du paysage littéraire.Néanmoins, il existe quelques scandales connus de grands écrivains français ayant eu recours à un ou plusieurs nègres littéraires. L’un d’eux est Alexandre Dumas, qui aurait intégré dans ses œuvres Les Trois mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo des passages rédigés entièrement par Auguste Maquet. Le rôle de cet écrivain dans les écrits de Dumas n’est pas clair et soumis à controverse. Certains pensent plutôt qu’il était question d’une collaboration entre eux deux (mais notons que, le nom de Maquet ne figurant pas à côté de celui de Dumas sur la couverture, parler de collaboration reste assez erroné). Maquet a saisi un tribunal quand Dumas ne le payait plus, et a renoncé à partager les lauriers pour 145 000 francs. Un film a même été tourné pour relater l’histoire de ces deux hommes : il s’agit de L’autre Dumas, sorti en 2010, avec en tête d’affiche Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde.

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Les nègres littéraires n’exécutent pas toujours les mêmes tâches, ce qui leur donne une sorte de versatilité qu’ils apprécient beaucoup. Ils considèrent que leur travail est inestimable : ils permettent à des personnes ayant des difficultés à tourner de manière littéraire leurs pensées de les coucher sur du papier. Parfois, ils font un travail de collaboration avec leur client et créent le livre au même titre que lui (sans y être mentionnés, si ce n’est occasionnellement dans la partie « remerciements ») ; il arrive aussi qu’ils s’appuient sur les idées formulées par lui pour développer l’œuvre dans son intégralité ; ou encore qu’ils n’aient qu’une idée générale du sujet, et c’est alors à eux de construire le livre du début à la fin. Certains prennent toutes les missions qu’on leur donne, notamment les auteurs free-lance en début de carrière, qui ont besoin d’arrondir leurs fins de mois. D’autres sont plus regardants et ne prennent en charge que les projets dans lesquels le client s’investit aussi, mais surtout des projets qu’ils jugent intéressants, parce qu’il n’y a rien de pire que travailler sur un sujet qui ne les inspire pas.

Ils sont très demandés par les célébrités, hommes politiques compris, pour lesquels ils écrivent des biographies, que le grand public connaît en tant qu’autobiographies (80% des politiques n’écrivent pas leur livre eux-mêmes). L’un des nègres littéraires les plus connus dans le domaine politique est Erik Orsenna, qui a été l’écrivain fantôme de François Mitterrand pendant des années. Il raconte son histoire dans un livre plus ou moins autobiographique, Grand Amour, dans lequel sa voix semble se mêler à celle de son héros Gabriel. Dans une interview d’Eric Desmoulins, auteur dePolitiquement nègre, menée par Bruno Fay, journaliste indépendant, on apprend que le salaire des nègres politiques peut aller de 10 000 à 25 000€ par livre.

Une activité de plus en plus normalisée

Les nègres littéraires sortent donc peu à peu de l’ombre, s’affranchissant progressivement de cette dimension taboue qui ne peut néanmoins être totalement gommée. Car après tout, avoir recours à un nègre littéraire revient en quelque sorte à mentir à ses lecteurs, avec lesquels l’auteur du livre, en tout cas celui dont le nom figure sur la couverture, a passé une sorte de pacte : à savoir que chaque mot est de lui. Demander les services d’un nègre littéraire est donc vu à la fois comme une trahison et une exploitation, même si celui-ci reçoit soit un pourcentage sur les ventes lorsque le client est connu (généralement autour de 10%) et que le livre est sûr de se vendre, soit une certaine somme quand il travaille avec quelqu’un au rayonnement moindre. On conseille aux nègres littéraires de demander à être payés à l’heure plutôt qu’au projet, car ils ne peuvent pas forcément prévoir à l’avance le nombre d’heures de travail nécessaire, à part lorsqu’ils sont devenus des écrivains fantômes chevronnés.

Certains sites proposent même les services de nègres littéraires, comme conseil-ecrivain.com ou encore npi-biographe.com (nègres pour inconnus). Ce dernier permet à des individus lambda d’obtenir les services d’un nègre littéraire pour rédiger leur biographie. La devise du site est claire : « chaque vie mérite un livre ». Il promet confidentialité, convivialité, souplesse, accessibilité, qualité et sécurité. Les paiements ne se font pas par forfait mais par heure (50€), le client étant libre de se désister à tout moment, tant qu’il a payé le travail déjà fourni. Ensuite, le livre est publié par les éditions SCRIPTA. C’est le client qui choisit le nombre d’exemplaires et la mise en page. Une grande liberté lui est donc donnée, ce qui est le propre du service offert par un nègre littéraire : le livre n’est pas celui du scripteur, mais celui du client. Ainsi, le scripteur doit s’effacer.

C’est la plus grande difficulté du métier : renoncer à sa créativité, à sa voix. On se fait l’interprète d’un autre. Non, bien plus : on devient un autre. Car il faut saisir la voix du client et la retranscrire, donc savoir s’adapter à chaque fois. Celui qui paie est toujours le gagnant : lors d’un conflit, le client a le dernier mot, car c’est son nom qui figurera sur la couverture. L’écrivain fantôme a donc un rôle de conseiller et de confident. Il doit mettre le client à l’aise. S’il se sent jugé ou critiqué, tout le projet peut en pâtir. Le nègre littéraire se doit d’être une personne de confiance, car même s’il n’existe aucune charte de déontologie, il assure tout de même à son client un certain secret professionnel, surtout lorsque celui-ci est célèbre. Le maître mot est la discrétion.

Le voile se lève donc peu à peu sur cette pratique vieille comme l’écriture. Mais allons-nous pour autant vers plus de reconnaissance des écrivains fantômes ? Cela reste encore à prouver.

Michelle Mbanzoulou

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