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Lettre de Freud à sa fille : la correspondance littéraire du dimanche

freud

26 avril 1908

Ma chère Mathilde,

C’est la première fois que tu fais appel à mon aide, et cette fois, tu ne me rends pas la tâche difficile, car il est aisé de voir que tu surestimes de beaucoup ton mal et en tires des déductions qui, d’après ce que je sais et selon mes informations, sont tout à fait superfétatoires.

Je ne veux pas te donner de belles illusions, ni cette fois ni un autre — je les tiens pour nocives et sais que le soupçon qu’il s’agisse d’illusions abolit le plaisir qu’elles peuvent dispenser. Mais il n’y en a nul besoin. Merano est destiné à te revigorer physiquement, et c’est certainement le bon endroit pour ça ; pour ce qui est de l’affection locale, il n’est, bien sûr, d’aucun secours ; il faut provisoirement l’abandonner à elle-même. […]

Tu sais que j’ai toujours eu le projet de te garder à la maison au moins jusqu’à l’âge de vingt-quatre ans, jusqu’à ce que tu sois tout à fait raffermie pour les tâches de la vie conjugale et peut-être pour celle d’avoir des enfants, et que tu aies réparé les faiblesses que les trois grandes maladies qui ont mis ta vie en péril au cours de tes jeunes années ont laissées en moi.

Dans notre situation sociale et matérielle, les jeunes filles ne se marient pas à juste titre en leur prime jeunesse ; sans quoi, elles en ont fini trop tôt avec la vie conjugale. Tu sais que ta mère avait vingt-cinq ans lors de son mariage.

Tu rattaches sans doute à cette cause actuelle, qui ne suffit pas comme explication, un souci ancien, dont je souhaitais t’entretenir un jour. Je me doutai depuis longtemps que, si raisonnable que tu sois par ailleurs, tu te froisses de n’être pas assez belle et de ne pas plaire à un homme pour cette raison. Je t’ai observée avec sourire, parce que, premièrement, tu me paraissais suffisamment belle, et que, deuxièmement, je sais qu’en réalité ce n’est plus depuis longtemps la beauté plastique qui décide de la destinée de la jeune fille, mais l’impression qui se dégage de sa personnalité.

Ton miroir te rassurera sur ce point : il n’y a dans tes traits rien d’ordinaire ou de dissuasif, et ton souvenir te confirmera que tu t’es encore conquis respect et influence dans chaque cercle de personnes où tu t’es trouvée. C’est ainsi que j’étais rassuré sur ton avenir, pour autant qu’il dépend de toi, et tu peux l’être aussi. Que tu sois ma fille ne te nuira pas spécialement non plus. Je sais qu’il a été décisif pour mon choix de trouver chez ma femme un nom respecté, et dans sa maison une atmosphère chaleureuse, et d’autres encore penseront certainement comme moi quand j’étais jeune.

Les avisés parmi les jeunes gens savent bien ce qu’ils ont à chercher auprès d’une femme, la douceur, la gaieté et l’aptitude à leur rendre la vie plus belle et plus facile. Je serais terriblement peiné que, par découragement, tu optes pour une autre voie, mais j’espère que ce n’est qu’un accès passager dans une situation à laquelle conclurent de multiples facteurs.

Tu tiens ton physique de deux tantes, auxquelles tu ressembles plus qu’à ta mère. Je préfèrerais que tu vires du côté de tante Minna, plutôt que de celui de tante Rosa, qui, avec son besoin de lamentations, nous rend à présent la vie insupportable à tous, en se faisant, bien sûr, aucun bien non plus à elle-même. On en devient dur, et on se se souvient qu’auparavant elle avait coutume de se plaindre à tel point de petits malheurs que la valeur du deuil actuel s’en trouve presque abolie. Elle est vraiment épouvantable. Plutôt infirme de la tête aux pieds que cette incapacité à  jouir et à renoncer.

Toi, pauvre enfant, tu viens de voir pour la première fois la mort faire irruption dans une famille, ou tu viens d’en entendre parler, et peut-être as-tu tremblé à l’idée que la vie d’aucun d’entre nous n’est mieux assurée. Nous autres vieilles personnes le savons tous, et c’est pourquoi vivre a pour nous une valeur particulière. Nous nous fixons pour but, dans une activité sereine, de ne pas nous laisser égarer par l’inévitable fin. Avoue donc que, toi qui es si jeune, tu n’as encore aucune raison d’avoir l’humeur altérée.

Je me réjouis quand même d’apprendre que le soleil de Merano te fait par ailleurs tant de bien. […]

De tous les gens qui veulent t’épouser à la station, aucun ne me convient vraiment, même pas le jeune R., qui est bien trop immature et que tu peux imaginer tel un Han Teller en plus raffiné. J’attends seulement d’eux tous qu’ils me paient l’argent dont nos avons besoin à diverses fins, et espère de préférence un beau-fils en bonne santé. Le Dr Raab ne paraît pas te déplaire ; tu n’as pas mauvais goût, mais n’hériteras-tu pas de son anxiété ? Et n’est-il pas une goutte étrangère de notre sang ? Si tu avais connu ton grand-père, de lui on pouvait apprendre l’art de vivre.

Je te salue cordialement et après avoir à nouveau bientôt des nouvelles de toi.

Ton père qui t’aime

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