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Milan Kundera et le vertige de l’écriture

À l’occasion de la parution de la bande-dessinée de Catherine Meurisse, Légèreté, dont le titre fait écho au célèbre ouvrage de Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être : Lecthot vous propose de découvrir ou redécouvrir cet auteur qui a marqué de son empreinte le XXe siècle. Entré de son vivant dans la très célèbre collection de la Pléiade, le 24 Mars 2014, Kundera porte comme étendard le roman moderne et éclaire aujourd’hui encore les différents enjeux de ce genre désormais majeur dans l’histoire de la littérature.

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Une tension entre réalité et fiction

Né à Brno en Moravie, dans l’actuelle République-Tchèque, Kundera vécut l’époque de la Tchécoslovaquie libre puis de la Tchécoslovaquie occupée, à partir de l’invasion soviétique en août 1968, avant de trouver refuge en France, son nouveau pays d’adoption. Adhérent dans sa première jeunesse au parti communiste, Kundera connut, à cause de ses propos contestataires et son roman La Plaisanterie, faisant de lui un écrivain proscrit, l’exclusion du parti, la censure et le retrait de ses livres des bibliothèques et librairies, ainsi que la perte de son emploi d’enseignant à l’Institut des hautes études cinématographiques de Prague. Autant dire que Kundera, profondément marqué par cette époque, dresse un tableau sombre (rappelant les œuvres de Kafka) de la réalité sociale communiste, en toile de fond de ses romans, sans dimension satirique toutefois. Confrontés à cette réalité reconstruite dans le monde fictionnel, les personnages de Kundera deviennent l’essence diffractée de l’auteur. Comme l’explique Kundera dans son essai majeur, L’art du roman, ses personnages s’apparentent à des « ego expérimentaux ».

Entre roman et réflexion sur la création littéraire

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C.Hélie/Gallimard

Le lien ténu entre la vie de l’auteur et l’univers livresque tente premièrement tout lecteur à une lecture biographique.
Pour donner quelques exemples, dans l’Insoutenable légèreté de l’être est évoqué le discours de reddition d’Alexander Dubček, ayant eu lieu le 20 août 1968, lors duquel le premier secrétaire du parti communiste invite la population à ne pas réagir dans la violence à l’invasion soudaine des armées soviétiques. Un sentiment de lâcheté, de dépossession, de vertige même envahit alors Tomas et Teresa, les deux protagonistes du roman. De même, la réalité des personnages s’en trouve bouleversée : chirurgien, Tomas se voit relégué à travailler comme laveur de vitres, Teresa, elle, ressent la pression d’une surveillance invisible. Autrement, dans Le livre du rire et de l’oubli, Kundera revient sur un épisode de sa vie où, perdant son premier emploi, il put gagner de l’argent en réalisant des horoscopes dans un journal. Certes, l’auteur paraît se révéler derrière son œuvre, mais peut-être que toute l’intelligence de la dénomination ici de Kundera tend à révéler plutôt le mécanisme de création de l’auteur. Faisant surgir de son expérience personnelle la matière de ses livres propice à l’exploration des différents mystères de l’existence, romans et personnages deviennent les lieux de l’expérimentation potentielle de la vie, portée avec brio dans une tension entre contingence et universalité. À la façon d’un FlaubertMadame Bovary, c’est moi », parole semble-t-il prononcée par l’auteur), Kundera façonne ses personnages comme à partir de son sang, lui permettant de vivre, avec et grâce à eux, une existence prolongée, plus intense et profonde. La littérature Kunderesque permet d’approfondir et prolonger un peu notre existence, si légère.

Le style définitionnel

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L’expérience de lecture chez Kundera correspond à la dimension philosophique que souhaite donner l’auteur à ses romans. Les romans de Kundera se trouvent souvent ponctués de définitions des différents thèmes de l’existence dont la forme surprend à priori.

Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable.

L’Insoutenable légèreté de l’être

L’ironie irrite. Non pas qu’elle se moque ou qu’elle attaque mais parce qu’elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté.

L’art du roman

L’humour: l’éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l’homme dans son incompétence à juger les autres ; l’humour: l’ivresse de la relativité des choses humaines; le plaisir étrange issu de la certitude qu’il n’y a pas de certitude.

Les testaments trahis

Vers une lecture poétique ?

Ces définitions n’ont pas une portée idéologique ou éducative, Kundera considérant le roman dans la lignée de ses pairs dont il se revendique (Rabelais, Cervantès, Diderot ou encore Gombrowicz) dans L’art du roman, comme une question adressée au monde, et non pas une réponse.
Elles invitent à une lecture méditative, réfléchie. Le point d’articulation entre la philosophie et la littérature (doit-on véritablement les distinguer ?) chez Kundera réside dans cette forme à la fois fuyante et vertigineuse, à l’image de ses thèmes, entre esthétique et éthique.

Kundera serait-il uniquement un romancier ? Rappelons simplement qu’avant de devenir le romancier reconnu que Kundera est aujourd’hui, Kundera écrivait des poèmes ! Parmi ses recueils de poésie lyrique datant de sa première jeunesse, soit entre 1953 et 1957, citons L’Homme, ce vaste jardin (Člověk zahrada širá), ou Le Dernier Mai (Poslední máj) ou encore Monologues (Monology). Même si ces poèmes dénoncent l’esthétique du « réalisme soviétique », ou pour certains les terribles réalités de la seconde guerre mondiale, la démarche poétique révèle dans l’écriture de Kundera le rapport intime de l’auteur au mot, à la sonorité, à la musicalité. La poésie évoque la déchirure entre le mot et la réalité inaccessible. Les définitions dont nous parlions auparavant apparaissent sous cet angle davantage comme des aphorismes, des éclats poétiques resurgissant du berceau de son écriture.

Cette vocation poétique trouve un écho dans le premier amour de Kundera : la musique. Son père lui apprit très tôt le piano, Kundera porte en lui une mélodie qui s’entend dans ses romans. Le titre de son roman La valse aux adieux témoigne de son attachement à la musique, à cette forme fuyante, une danse vertigineuse qui correspond à l’existence.

Kundera se lit finalement peut-être comme on écoute Chopin, c’est un murmure qui exprime l’idée de ces quelques vers de Baudelaire : « Valse mélancolique et langoureux vertige !».

N’hésitez pas non plus à lire les romans et essais des « cycles français » de Milan Kundera publiés chez Gallimard, des oeuvres condensées dans la pleine maturité de son auteur. Pour en citer quelques unes des plus récentes : L’ignorance (2003), Le Rideau (2005), Une rencontre (2009), La fête de l’insignifiance (2014).

Mathis Goddet

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