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Murakami, l’insaisissable

Le 20 avril, Haruki Murakami, dont les deux premiers romans viennent d’être réédités sous le titre Ecouter le chant du vent, a annoncé le lancement d’un fond de soutien aux sinistrés du tremblement de terre qui a touché la ville de Kumamoto mi-avril 2016, laissant un bilan de plus de 40 morts.

Le romancier, nouvelliste et superstar littéraire avait visité la ville récemment pour la rédaction d’un récit de voyage dans un magazine japonais. Après les séisme il s’est déclaré « on ne peut plus inquiet » dans un communiqué en Japonais, publié par le magazine Crea. Le fond d’aide a été nommé « Surume Fund », l’homme de lettres laisse son empreinte grâce à cette dénomination: le surume est l’amuse-bouche de préférence de Murakami, il prend la forme de bandes de calamar sec. La manière graduelle et persistante de mâcher que requière la consommation de ce mets constitue pour l’auteur une métaphore de l’aide qu’il espère apporter aux sinistrés.

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Un écrivain silencieux

L’événement a attiré l’attention du monde des lettres non seulement par la générosité de son auteur mais parce qu’elle provient d’une figure qui, malgré son statut international, intervient rarement dans les médias. En effet, l’auteur de Kafka sur le rivage et 1Q84, n’apparait jamais à la télévision et est connu pour les nombreuses anecdotes où il évite la presse internationale. Il a cependant réagi de manière rapide et concise face à certains événements tragiques qu’il trouve particulièrement saisissants, c’est le cas notamment du désastre nucléaire de Fukushima, à l’occasion duquel il a exprimé une opinion antinucléaire tranchée et a remis les 80 000 euros qui lui avait été décernés avec le prix International de Catalogne pour l’aide aux victimes. La remise du prix avait été accompagnée d’un discours émouvant sur l’importance de continuer à imaginer un monde sans nucléaire, au risque d’être taxé d’ingénu. Le romancier s’est aussi prononcé lors de l’attentat du marathon de Boston en 2013 et pour soutenir la révolte étudiante à Hong Kong en 2014.

L’obstination dans le silence apporte une résonance particulière aux rares prise de position de l’auteur. Ses discours pour ces occasions sont travaillés et poétiques, Murakami y pratique notamment l’art de la répétition, un des tics propres à son style, qui donne une profondeur particulière à ses écrits et sa parole.

Un artisan du mystère

Cette obstination est aussi l’un des piliers du mythe Murakami, celui qui fascine des lecteurs du monde entier au point de les contraindre à camper devant les librairies le jour qui précède la sortie de ses romans. Si le nippon est un des seuls auteurs pour adultes à provoquer un tel emballement chez ses lecteurs, c’est en partie à cause du mystère qui entoure le personnage et surtout son œuvre. De cette œuvre si prolifique, il doit souvent défendre les lacunes présentes dans certaines de ses intrigues et les questions laissées sans réponse, des caractéristiques qu’il affirme sont voulues et constitutives de son projet littéraire, sans pour autant montrer une quelconque volonté d’éclaircissement.

je suis devenu romancier presque à mon insu

La persona publique de l’auteur est caractérisée par son éclectisme. De sa vie, deux anecdotes qui semblent isolées reviennent souvent dans la presse. Si la vie de Murakami venait à être le sujet d’un roman, ces deux jours en constitueraient les moments charnière. Le mythe fondateur, c’est sa décision soudaine à trente ans de devenir romancier. Les muses le frappent lors d’un match de baseball au stade Jingu, en voyant Dave Hilton atteindre la deuxième base après une frappe « splendide », sans que l’auteur sache ce qui lie ces deux évènements: « je suis devenu romancier presque à mon insu » dira-t-il quelques décennies après. Le deuxième moment de vérité, c’est le matin du 20 mars 1995 quand Murakami apprend l’attentat du métro de Tokyo par la secte Aum. Cet acte le décide immédiatement à rentrer dans son pays natal pour apprivoiser son âme japonaise, longtemps refoulée à cause d’un sentiment de « déphasement » par rapport à son propre pays qui l’avait poussé à s’installer aux États-Unis.

Plus qu’un déménagement, cet événement constitue un basculement dans son projet littéraire. Ce n’est plus son obscurité personnelle qu’il va écrire mais celle de la société et plus largement, de l’humain. Murakami devient alors un écrivain engagé. Il dira à propos de 1Q84 que le désir de réinterpréter Orwell lui est venu car il voulait infuser l’univers du cauchemar d’Orwell des événements tragiques des dernières décennies (l’attentat au gaz sarin, Fukushima, et les attentats du 11 septembre) qu’Orwell n’avait pas connus et qui sont pourtant des composantes essentielles des dystopies qui hantent aujourd’hui notre conscience collective.

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Les autres pièces du mythe ne sont pas datées. Il s’agit des courants profonds de l’océan Murakami, qui se manifestent sous la forme de petites excentricités : le pari pendant sa jeunesse d’ouvrir un bar à jazz dans la banlieue de Tokyo, son amour prononcé des chats, le culte qu’il voue à Raymond Carver, sa passion pour la course à pied. Son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond est en effet la dernière pierre dans l’édifice du mythe. Pour l’auteur, courir et écrire sont indissociables. Les deux activités requièrent constance, persévérance, force, et surtout un lever très matinal qui permet à Murakami de « vivre deux vies ». La force des marées de cet océan provient donc de la discipline, très nippone, de l’auteur. Cette rigueur explique son œuvre si prolifique et lui a permis d’écrire les 1000 pages qui composent 1Q84 en trois ans. Pour lui, courir c’est compléter une même tâche tous les jours pour avoir la force karmique pour écrire quotidiennement.

Lorsque j’écris un roman, je descends toujours dans les recoins les plus sombres de mon être, puis j’observe les paysages qui s’y trouvent et je les décris.

En dehors de ses discours ponctuels et de ces éléments de portrait, toute l’information concernant les positions sociales et politiques de l’auteur nous viennent de son œuvre. Ses romans font preuve d’un style parmi les plus épurés du XXIe siècle, auquel se mêlent des intrigues parfois rocambolesques et souvent fantastiques. C’est cependant avant tout le ton de ses romans, qui va de la mélancolie à l’obscurité presque intenable, qui a conquis un lectorat si nombreux et varié.

L’œuvre de ce géant japonais est un mélange de douceur et obscurité, si poignant qu’il est parfois cruel. Nous lisons dans ses visions le pessimisme profond d’un homme qui a vu des tragédies évitables se succéder et l’espoir d’un écrivain sans relent.

 

Anaïs Ornelas

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