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Publier sous un pseudonyme

 

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La fable « Le grillon » de Jean-Pierre Claris de Florian nous l’a appris : « Pour vivre heureux, vivons cachés. » C’est l’un des principes fondamentaux qui justifient le recours à un pseudonyme dans le monde littéraire. Quelle en est la réelle teneur ?

Nombreux sont aujourd’hui les auteurs qui publient sous un pseudonyme, aussi bien à compte d’auteur qu’à compte d’éditeur. Il est mûrement réfléchi, car c’est avec ce nom que l’œuvre sera identifiée. Parallèlement, un pseudonyme permet une plus grande liberté, car il est question de création. Choisir un nom de plume, c’est se créer une nouvelle identité, ce qui peut avoir un certain attrait pour beaucoup de personnes : celui de devenir quelqu’un d’autre à partir du moment où elles se saisissent de leur plume.

Les raisons du désir d’anonymat

Les raisons qui poussent un auteur à s’inventer un nouveau nom sont diverses : le plus souvent, il souhaite protéger sa vie privée, ne pas être identifié par ses lecteurs grâce à son patronyme. En effet, certains auteurs traitent de sujets polémiques ou sensibles. Ainsi, Philippe Joyaux est devenu Philippe Sollers, parce que son premier roman, Une curieuse solitude, sorti en 1958, relatait l’éducation sexuelle d’un jeune homme de quinze ans, ce qui avait conduit ses parents à lui demander de ne pas utiliser leur nom de famille.

Par ailleurs, d’aucuns préfèrent dresser une frontière nette entre leur vie professionnelle et leur activité littéraire, qui ne sont pas toujours compatibles. Certaines professions demandent de la discrétion, telles celles de diplomate et de haut fonctionnaire. Par exemple, Jean-Pierre Angremy, connu dans la sphère littéraire sous le nom de Pierre-Jean Remy jusqu’à sa mort, est un diplomate et administrateur français, membre de l’Académie française, auteur notamment d’Orient-Express. C’est le directeur de l’Ena, où il a étudié, qui lui a demandé de se trouver un nom d’emprunt.

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L’invention d’un nouveau nom peut aussi être liée à l’envie d’être original et de se distinguer des autres, lorsque l’on porte un nom trop répandu tel Martin ou Petit. Le lecteur est sensible au nom de l’auteur, parce qu’avec la première et la quatrième de couverture, c’est la première impression qu’il se fait d’un livre. Aussi, il peut être avisé de prendre un nom de plume lorsque l’on publie des livres appartenant à différents registres, pour ne pas plonger les lecteurs dans la confusion. En effet, une fois qu’on s’est constitué un lectorat dans un certain genre, il peut être difficile non seulement de rester crédible auprès de lui en publiant, sous le même nom, une œuvre d’un autre genre et d’un autre style, mais aussi d’attirer de nouveaux lecteurs. Nous pouvons prendre l’exemple de Claude Klotz, connu avant tout pour ses romans policiers, mais que son éditeur Jean-Claude Lattès a sommé de changer de nom quand il lui a confié en 1974 un manuscrit sentimental : L’amour aveugle. Il le signe donc Patrick Cauvin, et connaît un fort succès.

Evaluer son talent

Se parer d’un nom différent permet en plus à certains écrivains d’éprouver leur talent. En effet, une fois qu’un nom est connu, il est difficile de savoir si les livres se vendent à cause de lui ou pour leur valeur intrinsèque. Prenons l’exemple récent de J.K. Rowling, auteur de la saga mondialement connue Harry Potter. En 2013, elle publie L’Appel du Coucou, roman policier, sous le pseudonyme Robert Galbraith. Elle affirme sur le site robert.galbraith.com qu’il ne s’agissait pas d’un plan marketing, bien au contraire : elle voulait publier sans buzz, sans attentes, recevoir des critiques authentiques. Elle rappelle aussi que si les ventes étaient ce qui lui importait, elle aurait publié sous son vrai nom (qui est devenu une véritable marque, ndlr). Néanmoins, quand elle a été démasquée, les ventes de son livre ont explosé. En 2013, une enquête de Nielsen BookScan a révélé qu’entre les 14 et 20 juillet de la même année, le livre s’était vendu à 17 662 exemplaires, contre 43 la semaine précédente.

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L’exemple le plus connu illustrant ce désir de connaître la valeur essentielle de ses œuvres est Romain Gary, né Romain Kacew. Il prend le nom de Gary en 1951, se sentant enfermé dans un stéréotype, et se considérant en même temps comme un « bâtard asiatique ». En 1956, il obtient le Prix Goncourt pour Les racines du ciel. Des années plus tard, après avoir été méprisé et jugé fini, il revient sous le nom d’Emile Ajar et obtient un deuxième Prix Goncourt pour La vie devant soi en 1975. Il ne révèle pas son identité et demande à son neveu, Paul Pavlovitch, d’endosser la paternité de l’œuvre, suite aux réclamations des critiques, qui veulent absolument connaître l’auteur. Avec cette imposture, il ridiculise les critiques parisiens qui ont dit tant de mal de lui en tant que Romain Gary. Il est le seul cas de double Goncourt à ce jour. Romain Gary

Connaître sa vraie valeur, se libérer des carcans, mais peut-être aussi montrer son mépris envers celui dont on porte le patronyme, refuser d’assumer au grand jour, dans une activité définitoire de son identité, le nom de celui que l’on hait. Ainsi Henri Beyle, fils d’un avocat au Parlement de Grenoble obnubilé par ses affaires, prend-il, entre autres, le nom de Stendhal. « Entre autres », oui, car il en a eu beaucoup : Louis-Alexandre-César Bombet, Anastase de Serpière, William Crocodile… Tout sauf Henri Beyle, nom sous lequel il ne publiera qu’une seule œuvre, en 1817 : L’histoire de la peinture.

Parfois, il n’est pas question d’affirmer sa vraie personnalité, mais plutôt de se cacher, se renier presque, au nom du marketing. C’est ce qu’a dû faire Lev Aslanovitch Tarassov, écrivain français né en Russie. Il a dû franciser son nom pour la publication en 1935 de son premier roman, Faux jour, sous la requête de son éditeur Plon. Il est ainsi devenu Henri Troyat, détenteur du Goncourt 1938 avec L’Araigne et membre de l’Académie française à partir de 1959.

Prendre un pseudonyme, c’est donc avant tout une stratégie marketing, mais qui tire parfois ses racines d’un désir d’affranchissement ou de revendication d’une identité. Pour vivre heureux, il faut donc parfois vivre caché.

Michelle Mbanzoulou

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