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Entretien avec Philippe Le Guillou

L’écrivain Philippe Le Guillou signe un nouveau livre très personnel, intitulé sobrement Novembre, en référence au mois tragique de 2015. Pris entre la tragédie collective et celle, plus intime, de la mort de son père, le romancier nous livre ses carnets de deuil. Un écriture pure et cathartique, promesse de jours meilleurs. Entretien.  

 

Lecthot : Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de Novembre ?

Philippe Le Guillou : La disparition de mon père, tout simplement. J’ai commencé l’écriture de ce roman juste après sa mort. Le texte peut se lire comme une sorte de carnet, que j’ai tenu rigoureusement les jours qui ont suivi sa disparition. C’est à la fois une traversée du deuil et un portrait. Mon père a passé la majeure partie de sa vie en Bretagne, d’où la présence importante du socle breton. D’ailleurs, dans la tradition celtique, novembre est le mois noir, le mois des morts. Cet ouvrage est la convergence de tous ces éléments, que sont novembre, le deuil et l’évocation du pays.

 

L : Du point de vue de l’écriture, sa disparition a-t-elle libéré quelque chose en vous ?   

P.L.G : Le terme libéré n’est pas tout à fait approprié. Je dirais que son décès  a administré chez moi une manière différente d’appréhender l’écriture. On n’écrit pas un roman comme on écrit ce type de texte. Faire abstraction de toute forme de fiction est délicat. Il y a une sorte de condensation, c’est beaucoup plus intense. Paradoxalement, la retenue est de mise, et les effets de style sont moindres. Il faut trouver une écriture qui concorde avec le sujet traité.

 

L : Vous dressez un portrait austère de votre père. Vous l’admirez, tout en regrettant cette distance instaurée entre vous. Lui en voulez-vous aujourd’hui ?

P.L.G : C’était un homme discret, très occupé par son travail. Il y avait chez lui une forme de retenue, de discipline. Il ne se laissait pas aller aux confidences. Mais tel était mon père, je n’ai pas de commentaires à faire. Nous étions ainsi. La discrétion, l’économie de parole, telle était sa façon d’être. Cela n’a jamais été une source de souffrance. Il appartenait à son univers. La révolte à son égard est inutile. Ce n’est pas un livre à charge, mais l’évocation d’un être et la description des liens qui unissent un père et son fil. Les chapitres, succincts et brefs, reflètent mon envie de ne pas romancer, cherchant plutôt la justesse du propos.

 

L : La douleur n’est ni quantifiable ni comparable. Cependant, comment avez-vous vécu les épisodes traumatisants de novembre, en regard avec la mort de votre père ?

P.L.G : Je n’ai pas du tout vécu cela de la même façon. Mais vous savez, l’important était de lier ces douleurs. Je devais me rendre en Bretagne le 14 novembre, lendemain des attentats. On m’avait recommandé de ne plus traverser Paris, je n’étais même pas sur d’arriver à la gare Montparnasse. Très vite, il y a eu concomitance de ces deux tragédies. Un drame national couplé au drame intime à venir. Je devais mettre en rapport ces deux mondes. D’une part, l’existence fluide et heureuse de mon père, qui n’aura finalement fait qu’épouser la courbe ascendante d’un monde en pleine évolution. Et d’autre part, ce nouveau monde, incertain, violent et fanatique. Le livre aurait pu s’appeler Novembre 2015, mais je souhaitais effacer tout millésime, pour que cela donne l’idée d’un mois mythique et douloureux. Ce mois des disparus, où la porosité se fait plus grande entre le monde des morts et celui des vivants. Un passage s’établit… 

 

L : Vous dites que les attentats ont agi sur votre père comme une réminiscence sombre de la guerre. Pourtant, dans son lit, il reste stoïque face au drame. Comment expliquer cette inertie ?   

P.L.G : Il ne mesure plus rien. Il est déjà parti, d’une certaine manière. Il sait qu’il se passe quelque chose, mais son esprit est trop embrumé pour analyser. Ça n’avait plus de réalité pour lui, il y avait un détachement certain. Je revois encore le journal, apporté par ma mère, arborant la Tour Eiffel en noire. Il avait évoqué très fugacement la chose, mais n’importe qui se serait rendu compte que cela n’avait plus vraiment de sens, il était ailleurs, complètement isolé.

 

L : Quel sentiment aimeriez-vous susciter chez le lecteur ?  

P.L.G : L’émotion avant tout. C’est un livre qui appelle une lecture un peu recueillie, quasi fervente. Ce n’est pas un témoignage, ce n’est pas un roman, ni même un reportage. C’est un récit, très sobre et très retenu. Je souhaite qu’il provoque l’émotion. Et peut-être aussi ce sentiment, que les vies ne sont pas vécues pour rien, malgré les aléas, les souffrances, la noirceur de l’existence. Avec ce roman, je défends aussi l’idée que la France, ou en tout cas l’Histoire, bascule. On est au bord d’un vertige, on ne sait pas vers quoi on tend. Alors, en ce qui me concerne, j’écris. C’était à la base un carnet, une sorte de journal intime. Il a toujours été question de le publier, certes. Mais le récit devait être authentique, sincère. J’ai suivi un ordre qui était le mien, c’était une traversée de souvenirs. J’observe que les livres personnels touchent beaucoup plus les lecteurs. Ils peuvent entamer un processus d’identification. Cet ouvrage est de l’ordre de l’intime et de la préservation, me semble-t-il.

Propos recueillis par Tristan Poirel.

 

 

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